Par Laure ESPIEU

libération : vendredi 6 avril 2007

Une fois n'est pas coutume, les anti-OGM ont choisi d'eux-mêmes de lancer une procédure en justice plutôt que d'opter pour la désobéissance civile. Hier, au tribunal de Marmande (Lot-et-Garonne), c'est un apiculteur qui assignait son voisin, producteur de maïs OGM, pour contamination. Dans la région, Claude Ménara est connu comme le loup blanc. Il a été le premier à présenter ses parcelles transgéniques à la presse. Victime des faucheurs et de Greenpeace, son champ avait été photographié par Yann Arthus-Bertrand. Cent hectares de maïs BT barrés d'une immense croix. Et sur lesquels Maurice Coudoin, apiculteur depuis vingt ans, demande désormais l'interdiction préventive d'effectuer les prochains semis. Une première en France.

Préjudice. Rejoint dans sa requête par plusieurs associations, Maurice Coudoin s'appuie sur une étude réalisée l'été dernier autour du champ de la famille Ménara à Grezet-Cavagnan. Des lots de trois ruches ont ainsi été disposés à distance variable de la périphérie des parcelles. L'expérimentation a duré une semaine, à la floraison des maïs, en juillet. Elle a révélé la présence de 34 % de pollen transgénique à 400 mètres, 39 % à 1 200 mètres et des traces non quantifiables à 1 500 mètres. Pour l'apiculteur, le préjudice économique et environnemental est là. «Comment prétendre qu'il existe une coexistence possible ?» interroge l'avocat François Roux. Comme les militants, il attendait de l'Etat un moratoire. «Nous avions espéré que les autorités politiques prendraient des mesures raisonnables. Mais, à la veille des semis, nous venons dire qu'il existe un danger imminent», ajoute-t-il.

Deux répercussions inquiètent les apiculteurs : d'abord sur leur image de marque, qui implique qu'ils devront trier et sélectionner leur produit pour une meilleure transparence (soit plus de travail et un important surcoût) et ensuite sur le devenir du cheptel. Car, les abeilles nourrissant elles-mêmes leurs larves de pollen, il existe, selon les apiculteurs, un risque, à terme, de mutation de l'animal, et de destruction des colonies. Une «mesure d'expertise» pour évaluer l'impact de cette nourriture a d'ailleurs été demandée.

Non grata. «Cela préfigure le type d'agriculture industrielle qui menace les champs. Il est probable que, dans vingt ou trente ans, on ne trouvera plus d'abeilles que dans les villes», prophétise l'avocat du Syndicat national d'apiculture.

Dans le Sud-Ouest, où la monoculture est pratiquée depuis longtemps, dix ou vingt kilos de pollen de maïs sont collectés dans les ruches chaque saison. Maurice Coudoin craint donc de voir ses insectes devenir persona non grata. «J'ai une carte d'apiculteur transhumant. Je bouge donc mes ruches quatre à six fois dans la saison pour optimiser la récolte : vers les acacias quand ils sont en fleur, puis les châtaigniers ou le colza, etc. Pour le moment, je suis libre. Mais si mes abeilles sont pleines de pollen OGM, les ruches vont devenir polluantes, et on va voir le territoire se réduire.»

L'avocate de Claude Ménara, Maï Le Prat, conteste l'existence d'un dommage. «Il n'existe pas de trace de rupture commerciale, et donc pas de préjudice économique», avance-t-elle. A l'audience, l'ambiance est lourde. Le public hostile rit ou se moque à chaque déclaration. «Si les apiculteurs transhumants ne veulent pas de pollen OGM, ils disposent leurs ruches près d'une autre source, maintient l'avocate. Si je suis agriculteur bio à côté d'une autoroute, je ne vais pas demander qu'on ferme l'autoroute.» Elle voit une audience «instrumentalisée», et réclame des dommages et intérêts, pour «procédure abusive». Sorti sous les injures, Claude Ménara estime que c'est «le harcèlement qui continue». Le jugement a été mis en délibéré au 24 mai. Il sera de toute façon trop tard pour empêcher les semis.
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